On l’a échappée belle.
Non, vraiment.
L’autre week-end, Patrick me dit, moitié ahuri, moitié perplexe :
– “Chérie !! J’ai vu passer un truc dans le jardin !!! Un énorme RAT noir. Ou peut-être un chien. Super bizarre.”
Sur le moment je n’ai rien dit, me disant qu’il n’avait probablement pas encore mis ses lentilles de contact lorsque le “truc” est passé.
Quelques jours plus tard, c’est en entendant les Jujus hurler sur la terrasse du jardin que j’ai réalisé qu’il se passait quelque chose de louche.
J’ai alors trouvé ça, en ouvrant la baie vitrée :
Un adorable petit bichon noir qui haletait devant notre porte, visiblement bien fatigué et déshydraté.
Les Jujutrépides avaient déjà entrepris de l’attacher pour être sûrs que la pauvre bête ne puisse pas s’enfuir (les enfants sont effrayants) :
Tancrède m’a alors regardé avec cette mine qui est la sienne lorsqu’il a quelque chose d’important à me demander :
Yeux tombants de cocker – c’était de circonstance – implorants, habilement ouverts en grand, dans lesquels semblent passer des myriades d’émotions puissantes. Tout dans la sincérité et l’intensité…
Malheureusement, cette bouille savamment travaillée – je le sais – a la vilaine tendance de me déposséder de mes moyens, en particulier de ma capacité à dire NON.
– “Oh mamaaaa… Le Pauuuuuuuvre petit ‘ssien !! Il est tout fatigué tu as vu, on peut pas le laisser souffrir là tout seul, on va l’aider, oui ? Oui maman ? On va l’aider, oui ?”
Imparable.
Naturellement, pas folle la guêpe, je vois déjà le drame se profiler :
Nous nourrissons le chien en attendant de retrouver son maitre ou sa maitresse. Finalement nous ne retrouvons pas le propriétaire.
Entre temps les Jujus s’y sont attachés.
In fine, la bestiole s’installe ad vitam aeternam à la maison.
M’extirpant de ces pensées terrifiantes, j’entends mon fiston qui me dit :
– “Ohhhh mama, t’as pas un gros zooooos’ qu’on peut lui donner ?!?”
Et là, ni une ni deux, je le vois fourrager, tête la première dans le frigo, sur le point de refermer la paluche sur les escalopes de veau prévues pour le diner !
– “Euuuuuuh non, chéri, j’ai pas d’os là tout de suite, et la seule viande que j’ai, c’est pour le repas de ce soir.”
Je vois déjà les prémices de la contradiction s’afficher sur son visage.
Habile, je tente immédiatement de jouer sur l’affect :
– “Mais mon namour-chéri, si tu veux, on peut lui donner ton steak. Tu n’en n’auras plus pour toi ce soir, mais bon, ce serait une bonne action. Oui ?”
Touché.
Je l’ai joué serrée, mais heureusement, l’estomac demeure un argument relativement imparable chez les Jujus :
– “Oui…Bon… Bin… On va lui donner du lait d’accord mama ?”
– “Du lait ? Mais c’est pas un chat chéri, c’est un chien.”
– “Et bin on va rajouter du pain dedans alors ! Comme ça, ça va faire du PAIN AU LAIT !”
Dit-il triomphalement.
“Et tu sais, tout l’monde y’ l’aime les pains au lait. A l’école on en a fait avec la maitresse et tous les z’enfants ont mangé les pains au lait. Voilà.”
Aussitôt dit, aussitôt fait :
(Je crois que la recette n’a pas été bien intégrée… Enfin je dis ça, hein…)
J’ai ensuite vu mon Tancrède prendre sa tâche très au sérieux et dépiauter patiemment tout cela, afin que le clébard puisse manger sa mixture… D‘ailleurs effectivement avalée en moins de 2 minutes.
Je commençais à sentir les carottes sérieusement roussir, lorsque je vois mon sauveur revenir, le portable à la main :
– “Chérie, c’est bon, j’ai retrouvé le proprio du chien, dont le numéro était sur la médaille du collier. C’est le voisin d’à côté.”
Il m’est difficile de décrire le soulagement ressenti sur le moment.
Mais je suis sûre que vous voyez de quoi je veux parler.
Nous avons donc prestement rendu le toutou à la petite fille à qui “Leila” appartient.
Sans surprise, voyant la bestiole disparaitre de l’autre côté de la haie, les yeux de nos Jujus se sont embués de larmes…
Leur papa a alors pris le temps de leur expliquer que la petite voisine serait très triste si on ne lui rendait pas son animal, et, qu’eux-mêmes, dans la même situation, voudraient bien qu’on fasse pareil pour eux.
Qu’on ne pouvait pas garder le chien.
Tout ça.
Le chagrin a donc fini par repartir comme il est venu.
Mais Trystan a tenu a avoir le mot de la fin :
– “Moi je dis que le ‘ssien, il est venu chez NOUS. Pluzieurs fois ! (les gosses, ça remarque TOUT). Ça veut dire qu’il veut vivre avec NOUS. Alors ça veut dire qu’il doit êt’e A NOUS maint’nant et rester ici…”
Question philosophique du jour : on choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis. L’expression s’applique-t-elle aussi aux canidés ?