la tragédie trystanienne
de “l’invitaFion.”
En ce moment, je ne sais pas pourquoi, mais beaucoup d’enfants fêtent leur anniversaire.
Du coup, les invitations aux goûters et autres “birthday parties” pullulent à l’école comme les requins blancs dans les eaux sud africaines.
Tous les weekends, samedi et dimanche, nos enfants sont gentiment conviés à venir se bourrer de sucre et faire la fête !
(Non, mais on n’a pas de mérite : c’est juste qu’on a deux classes nous, donc deux fois plus de propositions.)
La semaine passée, Trystan a reçu sa petite carte pour aller célébrer les quatre ans de son super copain Loup. Aux anges, ils sautillait dans le couloir de l’école, tout fier de cette invite, la serrant bien fort sur son coeur.
Comme tous les parents de jumeaux, conditionnés par la force des choses à la poursuite permanente de l’absolue (et impossible…) égalité entre leurs jujus, j’ai donc naturellement coulé un regard discret vers Tancrède, qui suivait derrière.
Calme, il trainait la patte d’un air un peu bougon, la mine renfrognée, mais était resté silencieux.
De retour à la maison, je l’ai vu disparaitre immédiatement après avoir enjambé le pas de la porte et, doucement, se réfugier dans sa chambre ; ce qu’il ne fait jamais et représente donc un signe de protestation puissant.
Au bout d’un moment je suis allée le rejoindre, histoire de voir si la cause de cette fermeture subite était liée à ce que je pensais :
– “Bah mon coeur, tu boudes ?”
Silence.
– “Mais mon namouuuur, alors quoi, t’as perdu ta langue ?”
– “Noooon…”
– “Alors qu’est-ce qui se passe ? Tu me parles ?”
– “Oui… Alors… Alors… Alors… (Vous savez, quand les gamins bégayent pendant des heures en cherchant leurs mots, lorsqu’ils sont un peu perturbés)
Et bin ça veut dire que MOI j’vais rester là TOUT SEUL ?”
Je savais très bien de quoi il parlait, mais je voulais lui faire mettre des mots sur sa contrariété :
– “De quoi tu parles Tancrède, j’ai pas compris chéri.”
– “Biiiiin du nanniversaire de Loup…”
– “Tu es triste car tu n’as pas été invité, c’est ça ?”
– “Oui…”
– “Non mais ne t’inquiète pas mon coeur, évidemment que bien sûr que NON tu ne va pas rester là tout seul. Je vais appeler sa maman et lui demander si tu peux venir aussi, d’accord ? Et si c’est pas possible, papa t’emmènera faire un truc que tu aimes bien en attendant, et moi j’irai avec Trystan, okay ?”
J’ai alors senti comme un immense soulagement dans le visage de mon petiot, soudainement redevenu très enthousiaste :
– “Oui… C’est une BONNE IDÉE ça maman !”
Fin de l’épisode.
Incident clos.
Semaine suivante : une nouvelle carte arrive, cette fois adressée à Tancrède, de la part de son pote Gustave.
Hurlement de joie de Tancrède :
– “Ahahaaaaaaaaaaa ! (cri dans lequel perce une petite pointe de revanche) voilà !!! Cette fois, c’eeeeest moi ki l’ai eue euh, c’eeeest moi ki l’ai eu euh, c’eeeeeet moi ki l’ai eu euuuuuuuuuuuuh !!!!”
Vous savez, façon “j’te nargue super fort”.
Tout cela savamment orchestré EXACTEMENT sous le nez de son frangin.
Celui-ci, déjà installé dans son siège auto, s’est alors immédiatement refermé comme une huitre, les bras croisés.
Au début, à son air chafouin, j’ai cru qu’il plaisantait et boudait par principe, histoire de sauver l’honneur.
Mais des grosses larmes se sont ensuite mises à couler sur ses joues, pendant que son regard s’est posé avec envie sur la belle carte que le frérot lui agitait cruellement sous le pif.
Des sanglots se sont soudainement mis à le secouer et son petit menton tout tremblotant s’est alors agité de spasmes de rage, incontrôlables.
Avant de n’avoir pu dire quoi que ce soit pour le consoler, Tancrède c’était tu, comprenant subitement le sérieux de la situation. Comme à son habitude, compatissant et généreux, je le vois déjà tendre la carte vers Trystan, tout en lui murmurant :
– “Oh aller Trystan c’est pas grav’, j’t’la donne si tu veux et maman TU VAS WOIR, elle va faire comme pour moi : ELLE VA T’INVITER chez Gufftav’ !”
Bah voyons…
Mon épouvantable réputation n’étant plus à faire, j’ai donc pris sur moi pour – après la mère de Loup – appeler la maman de Gustave que je connais bien et à qui j’ai une nouvelle fois expliqué mon problème jujutrépidesque.
Compréhensive, elle a même joué le jeu en renvoyant une invitation spéciale à Trystan le lendemain matin :
En découvrant sa carte, je l’ai vu fermer ses yeux doucement, infiniment soulagé, et expirer longuement, comme si ses angoisses c’étaient envolées d’un coup.
J’ai alors enfin pu déceler une esquisse de sourire sur son petit visage, resté fermé et tristounet depuis la veille, pendant qu’il dépliait avec un soin indéfinissable et une délectation dans borne “SON INVITAFION !!!”
Faites des Jumeaux… Vous passerez pour une pique-assiette auprès de toutes les mamans de l’école, mais vous vous marrerez bien.