Ces derniers temps, nos Jujutrépides
mettent la barre très haut.
Cela fait quelques mois qu’ils posent des questions de fond.
Tout a commencé vers leurs 3 ans lorsque, comme tous les enfants, ils ont décidé de nous assommer de leurs fameux “et pourquoi… ?” :
“Pourquoi la mer est bleue ?”, “pourquoi la fleur est rose ?”, “pourquoi on mange ?”, etc.
Pour peu que l’on fasse preuve de patience, il était alors relativement aisé de répondre à leurs questionnements : du fait de leur âge, les explications pouvaient se borner à des mots très simples et même parfois – il faut bien le dire – à des raccourcis à la limite de l’ineptie.
Maintenant, il n’est évidemment plus question de leur répondre n’importe quoi : ils interrogent, ils vérifient, ils comparent avec les retours de la maitresse, ceux de papa et ceux de maman, ils croisent les données, qu’ils mettent en doute lorsque la réponse ne leur convient pas où leur semble – à juste titre – un peu légère.
Bref.
Ça devient sérieux.
Et, en ce qui me concerne, c’est hyper angoissant :
Comme à leur habitude, ces ignobles petits grimlins ont immédiatement déterminé mes faiblesses et semblent prendre un malin plaisir à me réserver toutes les questions d’ordre scientifique.
Celles pour lesquelles je suis bien évidemment d’une incompétence notoirement crasse.
(Si seulement j’avais pu écouter en cours de bio et de physique-chimie…)
Nous étions donc en voiture il y a quelques semaines lorsque soudainement, venue de nulle part, a surgi dans la bouche de mon insupportable fiston la question fatale :
– “Maaaaaaan ?”
– “Oui Tancrède ?”
– “Pourquoi nous et tous les trucs comme les arbres ou les voitures, on a une ombre ?”
– “?!?!?…!?!?”
– “Heiiiiin, maman ? Pourquoi ?”
Là, tu prends sur toi vraiment très fort, parce que tu te dis que ce serait quand même dommage que le mythe parental – ce malentendu merveilleux selon lequel les enfants pensent que leurs parents sont omniscients – s’effondre si tôt.
Pour une fois que tu as quelqu’un – et même deux personnes d’un coup – qui te trouvent absolument brillante… Tu aimerais bien que cela dure un tout petit peu plus que quatre ans.
Tu respires donc un bond coup et tu creuses trèèèèès profond dans ta mémoire – d’ailleurs c’est là que tu t’aperçois que tu as pris un bon coup de vieux dans la tronche – genre tu remontes 20 ans en arrière et tu articules péniblement :
– “Oui alors euh, c’est simple bébé.
Alors voilà.
Euh.
L’ombre.
Bon.
En fait, c’est facile.
Hem.
C’est ça : tu vois, le soleil.
Bon, bin c’est lui qui éclaire la terre et qui nous donne la lumière pas vrai ?
T’as surement remarqué qu’il bouge durant la journée, oui ?
Tu te rappelles de quand on regarde les couchers de soleil ensemble hum ?
Bon, et bin tu vois, selon comment il éclaire l’objet, depuis la droite ou depuis la gauche, et bin à chaque fois, il ne met la lumière que d’un seul côté.
Du coup, de l’autre côté, c’est pas allumé. Ça reste caché. C’est pour ça qu’il y a une ombre, une tache sombre, comme quand c’est la nuit et que le soleil il fait dodo.
Et tu vois, quand c’est midi, l’heure de déjeuner, comme maintenant, à ce moment là, le soleil il est tout en haut, au dessus de notre tête, donc il n’y a aucun côté caché, alors y’a pas d’ombre. On peut pas se cacher du soleil. Voilà ! T’as compris !? Bon, tu veux une compote ?”
Tu as beau essayer de faire dévier la discussion, c’est évidemment ce jour là que ton rejeton fait montre d’une rationalité et d’une suite dans les idées inédites :
– “Hummmm… Moui… C’est pour ça qu’tu veux tout l’temps qu’on mette de la crème solaire pour pas qu’on devienne tous rouzes comme les indiens ?”
Là, t’es super contente que le sujet dérive, même infiniment, donc tu l’encourages :
– “Voilà mon amour, T’AS TOUT COMPRIS, t’es un p’tit garçon super malin. “
A cet instant, tu penses naïvement que ton calvaire est enfin terminé.
Mais non :
– “Et alors mama, pourquoi les glaçons, ils fondent au soleil ?”
Là, tu manques de t’étrangler sur ton volant.
Pourquoi ? Mais POURQUOI des questions pareilles lui traversent-elles l’esprit MAINTENANT, ici, avec moi…
Dans un dernier effort sur-humain et désespéré, tu actives ton cerveau pour y extraire les restes hypothétiques de tes cours de sciences :
– “Mais ?!?! Tancrède, qu’est-ce qui t’arrive aujourd’hui mon fils ?! t’en as des questions… Il va falloir demander à ta maitresse… Mais… Alors, comment te dire… “
– “Ouiiiii, mama ?”
L’attente est si forte.
La pression est terrible.
– “Alors, alors… Voilà. L’eau, chéri, celle que tu bois ou que tu trouves dans la piscine par exemple, et bin, elle a un super pouvoir : elle peut se transformer.
Elle peut être liquide, se changer en glace très dure ou alors même en gaz, comme la vapeur du fer à repasser, par exemple, tu sais ?
Bon bin, quand le soleil il chauffe le glaçon, où qu’il fait très chaud dehors, le glaçon – qui est très froid – il se réchauffe.
Et c’est pour ça qu’il finit par fondre parce qu’il est plus assez froid pour rester en glace, parce que la glace… Euh, la glace ça ne tient que quand il fait froid, tu comprends.
En fait, en gros, plus il fait froid, plus l’eau elle devient glace, et plus il fait chaud, plus… plus… Heu… Plus l’eau devient vapeur. Et entre les deux, elle est liquide…
VOILÀ ! On arrête avec les questions scientifiques pour aujourd’hui d’accord mon coeur ?”
Sous-entendu, sinon, c’est le cerveau de maman qui va se liquéfier…
Nous étions alors en plein soleil, arrêtés au feu de signalisation, le plus long de Cape Town, à qui il arrive de s’éterniser au rouge durant dix minutes.
Soudainement, Trystan prend alors la parole en hurlant :
– “Mamaaaaaan !!!! AU SECOURS !!! C’est affreux !!!!”
Inquiète, je me retourne :
– “Mais ?! Qu’est ce qui t’arrive chéri !?”
– “Y’a des rayons de soleil sur mooiiiiiiiii !”
– “Euh… Et alors ?”
– “BAH ALORS J’VAIS FOOOOOOONDRE !!!!”
Il apparait clairement que je n’ai pas dû être assez pédagogue.
Il va falloir passer du temps sur wikipedia…