Chaque mercredi après-midi,
c’est la même chose.
Le marathon infernal.
L’école se termine à 15:15.
Les gosses ont piscine à 15:30.
Il faut vingt minutes, en conduisant à 85 km/h en ville et en grillant les sept feux rouges qui sont sur le chemin, pour atteindre le point d’arrivée.
Et encore : ‘faut pas tomber sur un poids-lourd ou sur un jeune conducteur, sinon c’est mort.
Vous aurez donc déduit par vous même que l’affaire est assez mal engagée.
Et pourtant, chaque semaine, les Jujutrépides sont dans le bassin à 15 heures 30.
Vous me direz : Mais comment ? Et surtout, pourquoi ?! Pourquoi…
Je vais vous le dire.
Les mères ont l’art, en voulant faire au mieux, de se mettre dans des situations impossibles :
Depuis que nos Jujus ont commencé à apprendre à nager, il y a un an et demi, nous avons dû changer trois fois de maitresse.
La première a démissionné.
Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : rien n’a voir avec mes fils.
Elle a déménagé.
Mauvaises langues que vous êtes…
La seconde a, quant à elle, effectivement craquée en nous disant : « c’est eux qui sont renvoyés ou moi qui pars ».
Nous les avons donc changés de créneau.
Les ravages du manque d’autorité, c’est terrible tout d’même.
Oui… Bon…
La troisième est parfaite.
C’est bien simple, elle est formidable.
Excellente pédagogue et technicienne, elle leur enseigne très précisément les bons mouvements.
Dotée d’une autorité naturelle impressionnante, elle tient d’une poigne en acier trempé (mouahah… Trempé ? Prof de natation ? Ok…) mes deux rejetons démoniaques.
Elle est de plus charmante avec moi et ne me juge pas.
C’est rare.
Ou alors, elle a aussi des jumeaux. J’ai pas osé demander. Je sais qu’elle a 2 garçons, en tous cas. Ça compte, c’est sûr.
Et, cerise sur le gâteau, elle est créative : voyant qu’il serait difficile de discipliner mes deux moutards, elle a d’abord conçu l’idée d’en balader un sur le dos – à l’africaine – pendant qu’elle donnait le cours à l’autre.
Mais Tancrède et son débit incessant de paroles hurlées dans le creux de son oreille gauche durant quinze minutes semblent l’avoir convaincue de changer de méthode.
Elle a donc finalement décidé qu’il serait préférable d’en coller un sur le banc pendant que l’autre travaille, puis d’inverser.
Depuis, c’est le paradis.
Pour la première fois de mon existence de mère, j’ai l’impression d’avoir mis au monde des merveilles et d’avoir parfaitement éduqué des enfants modèles.
Sentiment agréable, s’il en est, d’autant qu’il est malheureusement rarissime, comme vous le savez.
Vous comprendrez donc, pour toutes ces raisons, que RIEN au monde ne saurait nous faire dorénavant changer de maitresse.
Seulement voilà. Il y a un prix à payer pour rester avec Angie (oui, en plus, elle a un prénom canon) : ses cours sont dispensés le mercredi de 15:30 à 16:00.
Et rien d’autre.
J’essaye bien à chaque fois d’interroger à nouveau la secrétaire de l’établissement, au cas où un désistement miraculeux aurait eu lieu et un autre créneau se serait ouvert durant la semaine écoulée, en vain.
J’ai bien remarqué que, me voyant arriver, la p’tite dame se tassait maintenant imperceptiblement sur elle-même à mon approche.
Je pense qu’elle me déteste.
Mais c’est pas bien grave.
Le critère horaire ne pouvant évoluer, la seule solution serait de mettre un terme aux leçons, décision qui me paraît dommageable et même dangereuse pour la sécurité de nos chers petits qui passent leur vie de capétoniens encerclés d’eau.
Reste l’option de la course.
Donc, vous l’aurez compris : on court.
Comme Forrest.
Gump.
Ou plutôt comme Foresti.
Florence.
Les gens pensent que ses caricatures sont des plaisanteries, des blagues pour faire rire les gens durant les spectacles à l’Olympia.
Qu’elle exagère et qu’en vrai, des trucs pareils n’existent pas.
Aujourd’hui, je SAIS avec certitude que TOUT ce qu’elle raconte est vrai.
Vous savez, cette mère hystérique, débarquant complètement échevelée et transpirante dans le hall d’entrée de la piscine, l’énorme sac de piscine sur une épaule, le sac à main sur l’autre, le ticket de parking entre les dents, la clef de bagnole accrochée au petit doigt, trainant dans chaque main un gosse par le col et hurlant comme une possédée :
« Laissez-nous passeeeeer !!!!!
Les garçons, déshabillez-vouuuuuuus !!!!!
Viiiiiiiiiiiiiiiiiite !!!! »
Tout en désapant les pauvres gamins, leur arrachant à moitié les oreilles au passage, avant de les jeter littéralement à la flotte – le bonnet encore de guingois sur la tête et les lunettes en travers de la figure – comme on se déleste du chargement d’un navire par dessus bord lors d’une grosse tempête…
La mère va alors ensuite s’effondrer sur le banc, le visage tourné vers l’horloge murale, soulagée de constater que cette putain de grande aiguille est bien sur le 6, le sentiment de la mission accomplie…
Et bien cette mère… C’est moi.
La dingue qui gratte à la porte de la classe à 15:10 en disant, “pardon, c’est mercredi… Je dois.. Oui voilà… Tancrède… Merci… Pardon pour le dérangement… Pardon… Pardon…”
Avant de se ruer sur la classe d’à côté (jujus obligent), de réitérer l’opération et – les cartables et les manteaux bringuebalant sur les bras – de se précipiter sur le portail extérieur, avec les gamins qui volent de chaque côté…
Le gardien qui nous ouvre alors invariablement – et fort opportunément – la grille moins d’une seconde avant que nous nous jetions dessus, me regardant le sourire en coin, l’air de dire : décidément cette nana, elle est complètement givrée…
Les mères qui, attendant encore sagement devant l’entrée qu’il soit l’heure de franchir le seuil m’observent, dubitatives et méfiantes : pourquoi elle a le droit de récupérer ses mômes en avance, celle-la ?
Seul le sourire hilare des copines qui me connaissent bien me permet de survivre à cette – énième – humiliation hebdomadaire.
#EtreMère
#LeRegardDesAutres
#QueNeFaitOnPasPourSaProgéniture