Une histoire de thon

Sur le moment, 

j’ai hésité. 


J’ai souri malgré moi, mais ma poitrine s’est serrée très fort. 

Cela faisait plusieurs dizaines de minutes que je n’entendais plus les garçons. 
Ce qui, vous le savez, peut s’avérer potentiellement problématique.

Après quelques instants de recherche, je les ai localisés dans leurs chambre, en train de jouer sagement à leurs lego, ensemble et sans violence. 

C’est assez rare pour être noté. 

En m’approchant discrètement de leur porte, j’ai alors surpris leur conversation.

Ils échangeaient, très concentrés, entre eux-deux. 

De cette manière qu’ont les enfants, dans leur bulle, comme si rien ni personne ne pouvait les interrompre : 

– “Nan mais Tancrède, ‘faut pas qu’tu dises ça.”

– “Bin si Trystan… Moi j’vais ZAMAIS m’marier. Pass’que y’a AUCUNE fille qui veut d’moi dans la cour d’récré.”


– “Naaan, mais r’garde : par exemple. Si une fille est seule et toi aussi, bin t’as qu’à lui dire que comme vous êtes seuls tous les deux, vous pouvez vous marier ensemble !”


L’Amour version 18ème siècle 

Ou façon Les Misérables.
Au choix.

Je bouillonne. 


Saillie de Tancrède qui s’écrie : 


– ” Bah Trystan c’est pas gentil c’que tu m’dis ! MOI J’PRENDS PAS LES RESTES !”

Déchirée entre la misogynie intolérable de leurs propos et la colère empathique que je ressens légitimement pour Tancrède, je finis par intervenir :

– “Alors mes p’tits chéris, je vous entends parler mariage ?”


– “Moui maman… Avec Trystan on réfléss’issait.”


– “C’est ce qui m’a semblé… Vous savez, on ne se marie par avec quelqu’un parce qu’on ne trouve personne d’autre… On essaye de rencontrer la bonne personne, c’est mieux quand même. Et puis les filles qui sont seules sur le banc, on ne les appelle pas les “RESTES”, oui ?”


“On est pas du thon en boite, merde !”, me retiens-je d’ajouter.


Trystan qui ne perd pas le nord : 

– “Ah… Et comment on sait qu’c’est la bonne personne, alors ?”

La colle. 
Je risque un : 

– “Bin… C’est compliqué… Il faut aimer passer du temps ensemble… Avoir plein de choses en commun, comme le sport ou les voyages, tout ça… Et puis vouloir les mêmes choses dans la vie… Il faut bien réfléchir, mais pas trop non plus… En fait… Il faut suivre son coeur, voilà.”

J’entends alors Tancrède murmurer comme pour lui-même : 

– “Suivre son coeur…

Avant qu’il n’ai pu rebondir et me poser une énième question sur les modalités de l’affaire, j’ai préféré l’étouffer de bisous sur le canapé. 

Jujuséducteur

Je l’ai compris avec le temps : 

Trystan, son truc, 

c’est les serveuses de restaurant. 


Son affection immodérée pour ces jeunes femmes a commencé lorsqu’il avait à peine 10 mois : il avait alors négligemment mis la main aux fesses de l’une d’entre elle, à un courte-paille de l’autoroute qui mène à l’est de la France dans lequel nous nous étions arrêtés.
La nana s’était d’ailleurs vivement retournée sur le père, assis à la droite du fils, le fusillant du regard d’un air laissant peu de place au doute quant à son déplaisir. Celui-ci fait alors montré son rejeton du doigt, mais je pense que la petite minette n’a jamais totalement cru en son explication, terminant adroitement son service en prenant soin d’éviter la partie masculine de la table. 

Bref. 

Nous étions l’autre jour en train de déjeuner dans une taqueria mexicaine – ‘faudrait que je vous en parle d’ailleurs, amis de Cape Town – lorsqu’une charmante blondinette s’est approchée de nous pour prendre notre commande. 

Ni une ni deux, Trystan prend la parole : 

– “Hello !”

Réponse attendrie de la serveuse :

– “Hellooooo my sweetiiiiiiie ! How are you today ?!”*
* Bonjour mon petit chou, comment vas-tu aujourd’hui ?

Erreur ingénue de sa part : elle n’imaginait pas dans quelle situation cette petite phrase affectueuse, apparemment sans conséquence, allait la placer. 

– “Good, thank you…”

Et là, il embraye : 

– “… What’s your name ?”*
* C’est quoi ton nom ?

Toute la tablée d’adulte s’est alors retournée sur notre fiston avec des yeux étonnés qui semblaient dire : “on rêve ou il est passé en mode séduction, là ?!”

La jeune femme rougissant légèrement – tu te pinces quand t’es la mère et que tu assistes à la scène – lui répond alors, mi amusée mi étonnée : 

– “Katherine, my sweetie !”

Au fond de moi-même je pense alors : “Mais c’est pas un peu fini, celle-ci, avec ces “my sweetie” sur mon fils ! Bordel.”

Sans se laisser démonter pour deux sous, Trystan enchaine : 

– “You know, you are so beautiful… Can we be friends ?”*
* Tu sais, t’es trop belle… Est-ce qu’on peut être amis ? 
La nana a les pommettes toutes roses et s’éclipse en gloussant. 
(Oui je sais… Je suis désagréable. Elle a probablement juste souris. Mais Ça m’agace.)
Je regarde le père. 
Il rigole à gorge déployé. 
Il est trop fier. 
Ça lui rappelle ses jeunes années donjuanesques. 
Son fiston drague à 5 ans, dans une langue qui n’est pas la sienne, une nana qui a, au bas mot, 15 ou 17 ans de plus que lui. 
Ça promet. 
Je regarde mon petit garçon. 
Je me dis avec effroi que dans trois minutes, il va peut-être lui demander son numéro de téléphone…

La cougar revient justement à notre table avec nos tacos. 

Trystan ne la quitte pas des yeux et suit de la tête tous ses mouvements. 
Elle lui souris. 
Il reprend la parole, dans l’un de ses moments d’apothéose : 
– “What is that ring on your finger ?”*
* C’est quoi cette bague à ton doigt ?

Je manque de tomber de mon tabouret. 
Son père est plié en deux. 

Interloquée la nana lui répond : 

– “Hem… It’s my wedding ring ! You see, I’m married.”*
*Bin… C’est ma bague de mariage. Je suis mariée, tu vois. 

Le drame. 

Je vois le visage de mon fiston se figer, puis se décomposer, les épaules s’effondrant sur le dossier de sa chaise, les yeux un peu embués. 

Je sens la nenette complètement perturbée, ne sachant plus que dire à ce petit garçon un peu trop entreprenant. 
Elle balbutie alors en riant gentiment : 

– “… Don’t be sad my dear, we’ll see about that in a couple of decades, okay ?!”*
* Sois pas triste mon poussin, on en reparlera dans 20 ans, d’accord !?

A ce stade,  j’hyperventile sur mon siège, un totopos coincé dans la gorge. 
Son père regarde notre fils et lui dit : 

– “Trystan, chéri, elle est quand même un peu trop grande pour toi cette dame, tu crois pas ? D’ailleurs, qu’est-ce qui t’a tellement plu chez elle ?”

Je vois bien que toute la table s’attend à une nouvelle saillie surréelle.   
D’une petite voix, on l’entend simplement qui nous répond : 

– ” Son tablier… Avec toutes les belles couleurs…”

#L’Enfance
#LaPureté




Découvrir Shio

Il y a de cela quelques mois,

je vous avais parlé de Chteyne’s,

ce fabuleux restaurant de tapas asiatiques

que je recommande d’ailleurs toujours chaudement.

Le chef, Cheyne Morrisby, a maintenant ouvert un nouveau restaurant au 49 Napier Street à Greenpoint : au rez-de-chaussée du boutique hotel “The Grey”, dans un ambiance très design-street-art-japonisante.





Le même concept est proposé avec un menu entièrement composé de tapas “Pacifique-asiatiques”, pour soi, ou à partager avec les convives.
Il a rajouté ici un twist japonais et accentué l’esprit nippon de ces créations. 

Ingrédients locaux, cuissons parfaites, épices typiques de l’extrême-Orient… Tout y est ainsi que les 4 thématiques chères à ce chef original et ultra inventif : Mets de la mer (poissons et crustacés), de la terre (agneau, boeuf, poulet, porc…), de la nature (plats végétariens), et les desserts. 

3 ou 4 plats par personne sont normalement suffisants, car ils sont généreux.
Petit aperçu de ce que vous y découvrirez : 

Canard croustillant
Sashimi de bonite
Epinards Ohitashi
Porc grillé miso
Beignets de langouste, aioli japonais 
Calamars grillés au poivre et au jus de citron vert
Cheasecake déconstruit au thé matcha
Ils ne sont pas en reste sur les cocktails qu’ils réussissent à la perfection.
Mention spéciale au “Passionate Buddha” : vodka, champagne, jus de pomme, gingembre, cannelle, fruit de la passion, anis étoilée, menthe fraiche et jus de mandarine !


Le roof top de l’hôtel qui se trouve à l’étage, accepte que vous commandiez du restaurant. Vous pourrez alors admirer la ville tout en dégustant vos tapas. 


En plus, ils ouvrent aussi pour le petit déjeuner ! 

Une merveille, on vous dit. 

Il n’y a pas de poisson sans arête

Comme vous vous en souvenez peut-être, 

cela fait de longs mois

que nos Jujus réclament un chien.

Ou une petite soeur. 

Autant de semaines que leur père et moi leur refusons l’un et l’autre, avec une régularité et une constance qui aurait fait pâlir Sisyphe d’envie. 

Malheureusement, il faut rendre aux Jujutrépides ce qui est aux Jujutrépides : notre persévérance n’a d’égale que leur opiniâtreté. 


Dans un moment de faiblesse, nous avons cédé, il y a de cela deux ou trois mois, et avons accepté de leur offrir deux poissons rouges, ces animaux nous apparaissant alors – après mure reflexion – comme les bestioles les moins enquiquinantes de la panoplie lapin-hamster-chinchila-rat-de-compagnie-python-de-Birmanie-chat-chien-poule. 


Nous étions convenus que si leur comportement s’avérait exemplaire au dernier trimestre, ils obtiendraient l’objet de leur convoitise à la rentrée de janvier. 


A mon grand dam, ces petits emmerdeurs ont semble-t-il respecté leur part du contrat, leur père et moi nous retrouvant dans la situation de devoir honorer la nôtre. 

(C’est moche, les promesses.)

Le paternel s’est donc déplacé jusqu’au sud de la péninsule du Cap le week-end dernier, afin de leur dégotter leur fichue friture, ainsi que tout l’attirail qui va avec : aquarium, filtre, pompe, gravier, rocher-chambre-à-coucher-pour-vertébrés-aquatiques, plantes, vitamines, flocons de nourriture, etc. 


Car sachez, chers amis, que le poisson de compagnie ne supporte pas, contrairement à l’image d’Epinal, de vivre dans un simple bocal. 

Sous peine de succomber dès les jours suivants l’achat dans les plus terribles souffrances, il lui faut de l’espace et de l’eau oxygénée, figurez-vous. 

Pour mon plus grand bonheur, un sublime rectangle de verre fluorescent, ronronnant et follement esthétique, orne désormais la desserte laquée Rochebobois de la salle à manger, le seul endroit de la maison avec une prise électrique disponible. 


Depuis, nos Jujutrépides sont réveillés, sur le pied de guerre, dès 6 heures chaque matin, impatients d’aller nourrir d’une pincée et contempler avec émerveillement Orangina et Sushi, les deux amours de leur existence.

Instinctivement, je n’aurais pas donné cher de leurs écailles, mais il semblerait que les garçons prennent très à coeur leurs nouvelles responsabilités. 
J’avais – à tort, je le comprends maintenant – considéré dans la balance qui a conduit au choix des poissons rouges, la ressemblance des bestioles entre elles :
Celle-ci aurait dû nous permette, lors du trépas inéluctable de l’un ou l’autre, de remplacer discrètement le décédé par une copie chamarrée fraichement ramenée du magasin. 
Malheureusement, les garçons différencient avec une acuité désespérante les deux spécimens, pourtant parfaitement identiques selon des critères d’adultes, et leur racontent avec beaucoup affection leurs journées d’école.

Il semble donc que nous soyons dorénavant enlisés dans cette affaire piscicole pour un certain nombre de mois.   

J’ai néanmoins, à toutes fins utiles, déjà préparé une version officielle explicative prête-à-servir aux Jujus, en cas de grande lassitude de ma part : 

Les carmines créatures auront alors décidé d’attenter personnellement à leurs vie en sautant hors de leur aquarium, atterrissant malencontreusement dans l’évier après plusieurs rebonds, et disparaissant, malgré ma vigilance, dans la tuyauterie de la maison. 

Je ne manquerai pas de vous tenir informés de la suite des événements.

Les choses de la vie

Les enfants, 

c’est magique quand même. 


Ils ont l’art et la manière. 
Celui de simplifier les relations humaines. 
Celle d’aborder les sujets les plus difficiles avec la plus grande légèreté. 

Nous rentrons dans un magasin. 

Le vendeur est debout, juste à l’entrée, accueillant le chaland. 

Il est borgne. 

Je m’apprête à dire bonjour, faisant bien attention de ne pas fixer du regard son infirmité, me concentrant sur l’autre oeil.
Les jumeaux, qui marchent devant nous, passent le pas de la porte. 
Trystan s’arrête, figé. Le visage levé vers le monsieur. 
De but en blanc, il n’hésite pas une seule seconde : 

– “Comment est-ce que t’as perdu ton oeil ?”

A cet instant, tu ne sais plus où te mettre. 
C’est au delà de la honte ou de la gêne.  

Par quoi commencer ?
Lui rappeler qu’on dit d’abord bonjour ? 
Qu’on ne parle pas de ses choses-là devant les gens, pour ne pas les peiner ou leur rappeler des souvenirs douloureux ?

J’étais encore en train de me débattre dans ces considérations moralo-empathiques, quand j’ai vu le vendeur se pencher sur mon fils. 
Souriant, du ton le plus naturel du monde, ils ont alors enchainé sur la discussion la plus inappropriée et la plus lunaire que j’ai entendue depuis que nos Jujutrépides sont en âge de parler :

– “J’ai eu un accident de voiture quand j’étais petit. Mon papa a freiné et moi j’ai fini dans le pare-brise. C’est comme ça que je l’ai perdu.”

– “Ah… T’avais pas ta ceinture ?”

– “Non, tu as raison, quand j’étais petit on mettait pas les ceintures…”

Intervention, sans taboo, de Tancrède : 

– “Et du coup ils t’ont emmené à l’hôpital pour t’soigner ?”

– “Oui c’est ça. C’est là qu’ils m’ont enlevé mon oeil.”

Rebondissement de Trystan : 

– “‘On est tristes pour toi… Et ça t’fait mal ?”

– “Merci. Non, plus maintenant, t’inquiète pas.”

– “Okay… Bonne zournée !”

– “Bonne journée, kiddos.”

Et voilà. 

Chacun est reparti de son côté : le monsieur vaquer à ses occupations, et les garçons se sont rués sur l’objet que nous étions venus acheter, soudainement oublieux du drame qu’ils venaient d’entendre. 

Sur le moment, je n’ai pas compris comment le vendeur ne s’était pas formalisé de la réflexion de mes fils, de cette intrusion brutale dans sa vie et dans ses souffrances

Je n’ai pas compris comment cet échange avait pu se dérouler aussi naturellement, aussi facilement, malgré la violence du sujet. 

Peut-être parce qu’il s’agissait simplement d’un homme touché par l’intérêt sincère que deux enfants portaient à son ancienne blessure… Et de deux petits garçons vraiment inquiets pour un monsieur qui avait perdu son oeil…  

En revenant nous installer dans la voiture, alors que nous n’étions même pas encore assis dans nos propres sièges et que nous n’avions encore rien demandé, nous avons pu constater que les Jujutrépides, silencieux, avaient déjà bouclé fermement leurs ceintures. 
#LesChosesDeLaVie
#UnAutreRegardSurLeMonde


JujuGargantua

Je viens tout juste de saisir 

le sens profond de l’expression :

“Mieux vaut les avoir en peinture qu’en pension”

J’avais toujours cru qu’elle s’appliquait aux enfants / personnes difficiles dont on préfère admirer négligemment la photo ou le portrait chaque matin en passant dans le couloir, plutôt que d’avoir à les supporter chez soi. 

Les Jujutrépides m’ont récemment permis de comprendre qu’elle recouvre en réalité une toute autre signification :

Comme à leur habitude, les garçons attendaient l’autre soir, assis sur les tabourets au bar de la cuisine américaine, un couvert dans chaque main, les agitant de façon frénétique tout en secouant impatiemment les jambes, visiblement pour signifier leur empressement à dîner. 

J’ai alors sorti huit épaisses brochettes de saumon du four, les répartissant entre eux ansi qu’un bon bol de riz japonais encore fumant, arrosé de sauce soja

A peine ai-je placé le tout devant eux, que les Jujus se sont jetés, tous doigts dehors, sur leur butin culinaire.  
Les voyant ainsi concentrés à rousiller les piques en bois comme s’ils n’avaient pas été nourris depuis le mois précédent – en réalité, des oeufs durs et des tartines de confiture, deux heures plus tôt – j’ai donc considéré que toute surveillance serait superflue.
Et qu’une discussion de dix minutes, enfin seule avec leur père qui venait de rentrer, sans interruption ni hurlements dans les oreilles, un verre de Pinotage à la main en prime, serait probablement indiqué. 

Erreur. 

Quelques instants plus tard, celui-ci s’étant levé pour aller chercher quelque chose, je l’entends qui m’interpelle à la cantonade : 

– “Euhhhh chérie, qu’est ce qui s’est passé aujourd’hui dans la cuisine ? Pourquoi ça glisse partout parterre? Et sinon, j’ai pas compris, on mange quoi, nous, ce soir ?”

Je me dis : “m’enfin il est aveugle, c’est pas possible. j’ai fait 20 brochettes avec plus d’un kilo de saumon.” 

Devant l’audible confusion qui règne dans sa voix, je décide de me lever et de le rejoindre. 

En posant le pied dans l’entrée, je manque de déraper et finir ma course dans le mur d’en face. 

Je regarde le sol. 

Couvert d’une sorte de liquide visqueux. 

Ça sent le poisson. 

Mes yeux suivent les traces de petits pieds et remontent jusqu’au four. 

Grand-ouvert, la grille de travers. 
L’énorme plat de cinquante centimètres de rayon dans lequel j’ai fait cuire le diner, en équilibre instable dessus. Il reste trois brochettes dedans. 

La porte du frigo est ouverte elle aussi. 

Je continue à suivre les empreintes, qui semblent marquer de nombreux allers-retours entre le four et le bar. 
Sur lequel je découvre la bouteille de soja, vide, elle aussi. 

Mes yeux arrivent enfin sur mes fistons. 
Sourires béats sur leurs visages couverts de miettes de saumon et de sauce. 
Un peu avachis sur leurs chaises, les ventres en avant, au bord de l’explosion, ils me regardent. 
Un petit rot s’échappe de la bouche de Tancrède. 

Les assiettes sont vides. Les bols de riz aussi. 
Les doigts sont posés sur le bar et dessinent, avec la graisse, des images invisibles sur le marbre. Avant d’aller gratter une oreille, le front ou l’arrière d’une petite tête. 
Visiblement ils se les sont déjà essuyées sur leurs hauts de pyjamas à plusieurs reprises. 

Je regarde le père. Il a l’air amusé. 

Je regarde les gosses. 
Ils affichent un air totalement ingénu. 

Satisfait. 

J’entend alors Patrick qui me dit : 

– “Euuuuh chérie ?… Pizza ce soir ?”
– ” Bin oui… Pizza.”

#IlsSontEnPleineCroissance

La varicelle, c’est sensationnel

Chopper la varicelle 
à 37 ans,
c’est moche.

Mais ça a ses avantages. 


Certes, ils sont peu nombreux.

Mais ils existent. 

Evidemment, se retrouver à l’aube de ses quarante ans avec le corps et le visage couverts de 387 bubons purulents et démangeants – ma tendre moitié s’est amusée, sadique, à les compter – c’est ridicule.  

Comme son nom générique l’indique, cette maladie infantile est censée se déclarer durant l’ENFANCE.
Cela est d’ailleurs le cas chez la plupart des adultes qui, ayant subi les affres de la gratte durant leurs jeunes années, n’ont généralement aucun souvenir de cette délicieuse expérience, en dehors de quelques petites cicatrices discrètes au genou ou sur la tempe. 

Naturellement, pour le plus grand amusement des lecteurs et des lectrices de ce blog, je ne faisais jusqu’à très récemment pas partie de la statistique majoritaire.
Grâce aux bons soins baveux de mes chers Jujutrépides – eux-mêmes infectés mi décembre – j’ai donc eu la joie indicible de découvrir les plaisirs de cette charmante maladie, qui a jugé charitable de se manifester le jour de Noël.   

Notez bien, je ne me plains pas, le timing était idéal : quarante-huit heures plus tard, et nous étions dans le désert du Karoo, en plein centre de l’Afrique du Sud, sans hôpital accessible, 500 km à la ronde.  

D’autant que j’ai finalement, comme à mon habitude, réussi à retirer quelques bénéfices notoires à cette merveilleuse aventure.

Si, si, voyez plutôt : 

– Dormir plusieurs fois vingt-sept heures d’affilées. 
Franchement, sans même brandir ma carte de mère-de-jumeaux-en-privation-chronomique-de-sommeil, je ne me souviens pas avoir eu le bonheur de roupiller autant dans ma vie. 
Fabuleux. 

– Etre exemptée de bains à donner, diners à préparer, lavages de dents à superviser et histoires à raconter durant près d’une semaine entière.
Historique. 

– Sauter un voire deux repas par jour.
Eviter, sans même s’en rendre compte, les traditionnels moments de bombance gargantuesque de Noël.
S’épargner ainsi le significatif surplus pondéral qui a tendance à s’inviter sur les hanches durant cette période de l’année. 
Impeccable. 

– Permettre à tous les internes d’un hôpital de visualiser et d’étudier – cas semble-t-il assez rare – les effets de la maladie sur un adulte, c’est gratifiant : nos souffrances ont finalement du sens et servent même à quelqu’un.  

Non, y’a pas à dire, “la varicelle de Noël, c’est sensationnel.”
Vous aurez noté que ça rime. 

Bon, allez :
Bonne année hein.

Découvrir la randonnée du Pipe Track

Voilà la randonnée 

IDÉALE 

pour initier vos petiots à la marche. 


Ça me turlupinait depuis longtemps : impossible d’habiter Cape Town sans initier ses enfants au “hicking”, comme les Sud-Africains l’appellent ici. 

Le plaisir d’observer des paysages grandioses, le bien-être de respirer un bon air pur – même si l’on en trouve plutôt partout dans cette ville – l’apprentissage de la nature à travers de nombreux prismes – horticulture, géologie… – la prise de conscience écologique, l’entrainement sportif… Je n’y vois que des avantages.

Mais il est vrai que les paysages escarpés de la région proposent peu d’itinéraires vraiment faciles et modulables en terme de durée. 
C’est la raison pour laquelle je voulais vous parler de celui du Pipe Track

Serpentant sur plus de six kilomètres, le long du flan ouest de la Montagne de la Table, il démarre du croisement qui mène au téléphérique, jusqu’à Saint Paul – l’un des monts de la petite chaîne des 12 apôtres qui prolonge la Table Mountain – avant de remonter sur le plateau sud de la Table. 

C’est le conduit de tuyaux construit en 1887 pour assurer le transport de l’eau de source de la Disa River ainsi détournée du haut de la montagne jusqu’au coeur de la ville de Cape Town, qui lui a donné son nom : le “Pipe Track” ou “circuit du tuyau”. 

La seconde partie de ce chemin – que je vous avais proposé en début d’année – est difficile et clairement impossible à suivre avec des enfants en bas âge. 


En revanche, toute la première partie (les 2 premiers kilomètres) présente l’avantage d’être une ligne quasiment entièrement plate, parallèle à Camps Bay Drive, avec un retour possible dès que nécessaire.  

Les vues sur la Montagne de la Table et la chaine des 12 Apôtres…


… Sur la baie turquoise de Camps Bay … 

… Et sur Lion’ Head, sont époustouflantes. 


Régulièrement, des bouts de vieux drains apparaissent encore, tous rouillés, sous la terre du petit sentier ou, pour certains encore en bon état, s’étendent entre deux vallées :

Comme toujours à Cape Town, la flore n’est pas en reste dans cette zone, avec notamment de nombreux massifs de Protéas jaunes, roses et orangées, surtout des PinCushions, la fleur emblématique de l’Afrique du Sud. 


L’idée de sortie familiale du week-end, chers amis du Cap !

Je profite de ce dernier post de l’année pour vous souhaiter à toutes et tous un magnifique et très joyeux Noël. 
Nous nous retrouvons le 9 janvier, après des vacances bien méritées. 

Les playdates

Certains d’entre-vous 

quant aux sorties nocturnes de ses parents,

jugées excessives ?


Il y a quelques jours, il a remis ça. 

Alors même que nous n’avions mis le nez dehors qu’une seule et unique fois durant la semaine. 

– “Mais maman ?! Vous sortez ENCORE ce soir !?

– “Oui on sort ce soir, chéri. 

Menton qui tremble, yeux de pingouin neurasthénique. 

– “Chéri. C’est normal, nous aussi on a envie de voir nos amis. La journée tout le monde travaille, donc il n’y a que le soir où on peut se retrouver. Je suis sûre que tu comprends.”

Sourcils relevés, visage de martyre en attente de béatification : 

– “Oui… Oui… Bien chûr… Vous aussi vous voulez faire des plèydaïtes… J’cromprends.”

Playdate” est le terme anglo-saxon courant ici en Afrique du Sud pour définir les goûters ou après-midi de jeu à 3 ou 4 enfants, après l’école.

Très entre nous, c’est surtout un échange de bons procédés entre parents, et un merveilleux moyen pour se débarrasser relativement régulièrement de ses lardons durant quelques heures. 

Bref, c’est pas l’propos.

Retenant un sourire, je lui réponds le plus gentiment possible : 

– “Oui mon coeur, c’est comme un playdate, mais pour les grands.”

– “Et alors keske vous faites, vous, pendant l’plèydaït’ ???”

– “Et bien… Ça dépend. Parfois on va au spectacle ensemble ou au cinéma. D’autres fois on va jouer à des jeux, et souvent on dine autour d’un bon repas.”

Sourcil gauche relevé, d’un air interrogatif de réflexion intense. 

– “Bah… C’est comme NOUS, alors, en fait ? 
Des fois on va au chinéma, des fois on mange des gâteaux et on joue ensemble aux lego… C’est pareil !”

Silence…
Je n’y avait jamais réfléchi avant. 

– “Ah… Ah bin oui, Tancrède… tu as raison… En fait, ce soir, on va à un playdate.”

To believe or not to believe, là est la question

Je sens vraiment 

que ça nous pend au nez, 

cette affaire. 


Pour le moment, nos Jujutrépides croient toujours au Père Noël. 

Il est vrai que leur papa se donne beaucoup de mal pour leur parler du pôle nord et leur préparer des vidéos truquées – pardon, personnalisées – avec le très gentil vieux monsieur barbu qui s’adresse à eux par leurs prénoms et leur raconte tout plein d’anecdotes de leurs propres vies.

Ce qui a le don de les fasciner. 

Et d’entretenir la magie. 

Seulement voilà…
Cela fait quelques jours maintenant que Trystan montre les signes avant-coureurs d’un esprit rongé par le doute :

Il a d’abord refusé, pour la première fois depuis sa naissance – même s’il est vrai que son avis avait moyennement été pris en compte la première année – de prendre la photo annuelle avec le Père Noël.
Arguant d’un désintérêt soudain. 
Tancrède ayant accepté seul, avec son enthousiasme caractéristique, de jouer le jeu :


Depuis, il me parle régulièrement, sur le chemin de retour de l’école ou dans son lit le soir au moment du coucher, de son grand livre magique qui : 
– S’éclipse dès que quelqu’un s’en approche.
– Rentre dans la maison par la cheminée. 
– L’accompagne discrètement chaque jour à l’école et l’attend toute la journée en se cachant derrière les nuages. 

Il nous a assez vite semblé évident qu’il parodiait la mythologie d’une histoire bien connue
Simple mimétisme naïf et innocent ? 
Ou signal d’un petit cerveau incrédule qui commence à connecter les données entre elles et à développer son scepticisme ? 

De fait, j’ai cru déceler chez lui un sourire en coin – mi amusé, mi entendu – qui ne s’affichait pas sur son visage, il y a de cela quelques jours encore. 

Je m’interroge sur des bruits de couloirs – d’école – qui auraient pu tomber dans son oreille toujours à l’affût, ou des conversations d’adultes négligents qui auraient laissé échapper des informations compromettantes…

Tout cela m’amène à penser – je le crains – qu’il accepte d’y croire encore un peu… Essentiellement pour faire plaisir à ses vieux menteurs de parents, nostalgiques de leur propre enfance…

Allez, encore une dernière fois ?