Nous savions
que ce jour
allait arriver…
Nous le savions, et nous le redoutions.
Celui du PREMIER DEVOIR SCOLAIRE ramené à la maison.
Le début d’une nouvelle existence.
Le commencement d’une seconde partie de vie parentale.
Le préambule à une nouvelle manière d’envisager le monde.
Un monde merveilleux fait de stress, d’angoisse, de désespoir, de perte de temps, d’énervement, de larmes, de conflit, de déceptions, d’agacement.
Pardon.
Je me suis laissée allée.
En repensant à ma propre enfance et à la libération extraordinaire que j’ai ressentie le premier jour où j’ai commencé à travailler : rien à faire en rentrant chez soi le soir.
La possibilité de se détendre.
Enfin.
Après DIX SEPT années d’études…
La délivrance.
J’ai vite compris que tout cela était très relatif, mais enfin…
Ça n’est pas le propos du post d’aujourd’hui.
Bref.
Donc.
La semaine dernière, Trystan est revenu à la maison avec son “album de l’enfant vedette” à remplir pour la rentrée, début mars.
J’ai été assez agréablement surprise – très entre nous, mais ne lui dites pas, je dirais même totalement abasourdie et émerveillée, en réalité. Et aussi, disons-le, très soulagée – lorsque j’ai vu son père se jeter sur mon petit garçon en lui proposant de travailler avec lui.
Une fois le cahier dûment rempli, j’ai constaté que ma tendre moitié s’était lancée – inconsidérément ? – dans l’entrainement de choc à l’expression orale : en effet, l’objectif de ce travail est pour l’enfant de se présenter et de “raconter” sa famille ansi que le monde qui l’entoure.
Assise devant mon ordinateur, j’ai donc eu le plaisir de les observer du coin de l’oeil, allongés dans l’énorme pouf au pied de mon bureau :
– “Bon alors Trystan, tu nous rappelles quand tu es né ?”
– “Bin…. En fait, j’sais pas trop papa.”
– “Chéri, on vient de le noter dans ton cahier !”
– “Ah oui ?…”
– “Bon. Commençons par le jour de la semaine. Tu t’en souviens ?”
Silence
– “Mais si, ça commence par M !”
– “Beuuuuh… Mardi ?”
– “Humph. Nan, fiston, l’autre ?”
– “Hum… Samedi ?”
– “??? Samedi ? Ça commence par un M, Trystan ?”
– “Bah oui : saMEdi, papa, voyons !”
A cet instant, je lis sur le visage de son père que celui-ci a enfin percuté et compris ce qui l’attendait : douze années à ce régime risquent de lui sembler longues-très-longues, voire même assez interminables.
– “Noooon chéri, la PREMIERE lettre doit être M.”
– “Ah. M…. M… M…. M…. M….” (durant 3 minutes)
– “Chéri, allez, tu le connais, j’en suis sûr !”
– “AH OUI !!!! MERCREDI !!!”
– “BRAVOOOOOOO !!!!”
D’une voix qui veut dire : “tâchons de rester encourageant”, mais dont le ton laisse plutôt filtrer un “Alléluia !”.
– “Super, mercredi donc. (On y est déjà depuis 10 minutes)
Quelle date ?”
– “Me souviens pu ‘pa.”
– “Mais si, mon amour. Le 5.”
– “Ah oui, le 5.”
– “Ok. Quel mois ?”
– “Mmmmmmmmeuhhhhhh ??? J’sais pas non plus.”
– “Allez mon coeur, octobre.”
– “C’est vrai, j’le savais. Okay papa.”
– “Super. Et quelle année ?”
– “JE SAIS !!”
A ce stade, les deux parents se prennent à espérer…
– “Vingtonze !!!!”
(2011, donc, pour ceux qu’on aurait perdus…)
– “…?!?!?!?…“
Curieusement, me reviennent en tête les leçons de géographie que mon père essayait désespérément de m’apprendre lorsque je devais avoir 7 ou 8 ans.
Aucun souvenir des cours en question.
En revanche, je me remémore parfaitement que cet énième calvaire avait néanmoins été l’occasion pour moi d’apprendre le terme “mnémotechnique”.
Mon père ayant en effet eu recours à cette ultime méthode d’associations d’idées pour essayer de me faire mémoriser quelques-unes des informations.
Devant le désespoir apparemment du père de mon fils chéri, je tente donc d’intervenir :
– “Mon amour. Voyons. Quel mot tu connais bien qui commence par M ? Hum ?”
– “Euuuh… Maman ?”
– “Voualaaaa. Maman. Mère donc.”
– “???”
– “Je suis ta mère, non ?!”
– “Ah bah oui.”
– “Bah oui.”
– “Et Donc ?”
– “????”
– “Chéri, aller… Le mot que tu cherches commences par Mer… ” (je retiens in extremis le “BORDEL !” qui manque de s’échapper de ma bouche.)
– “Ah oui ! Z’ai compris !!!! MERCREDI !!
– “Voiiiiilàààààà ! bravo chéri ! Et donc la date, tu te souviens ?”
– “Ah…… Ah bin non.”
– “Le 5, comme les cinq doigts de la main.”
– “Ah oui.”
– “Bon. Quel jour donc ?”
– “Euhhhhh… J’veux souviens plus.”
– “MAIS TRYSTAN ENFIN !!!!!”
A ce stade, je me rappelle le calvaire de mes propres devoirs d’enfance, ma pauvre mère perdant patience et hurlant dans ma chambre au comble du désespoir.
Je module donc ma voix, me faisant à moi même une promesse intérieure fondamentale : je ne crierai JAMAIS sur mes fils pour leur faire faire leurs devoirs. Jamais.
(Enfin, si c’est comme la bouffe bio, les jouets en bois, les écrans, le chocolat et les fessées…)
– “Chéri mon ‘namour, c’est facile : le mois de ta naissance commence par O.
O comme.. Comme… Comme… Tout rond, comme un oeuf ! Regarde ! Y’a 2 “0” dans OctObre, comme 2 bébés dans le ventre de ta “MERE”, avec Trystan et Tancrède, oui ? C’est facile, vu comme ça, non ?!”
” Oui c’est vrai maman !”
– “Super chéri ! Donc c’est quoi ta date de naissance ?”
Je vois alors mon fils qui plonge son regard dans le mien. Il pointe son petit doigt vers moi, le mot “maman” prononcé silencieusement sur les lèvres, puis sur sa poitrine.
– “Ma-man…Ma-mère…“
J’essaye de faire passer dans mes yeux tous les encouragements du monde.
Ses petites mains forment alors un zéro qu’il regarde attentivement, en tirant sa petite langue, au summum de la concentration.
– “MER’KEDI 5 DOIGTS D’OCTOB’E !!!!!”
Je n’ai rien osé dire.
A part “bravo mon amour !”
On y est presque, pas vrai ?