La semaine dernière,
nous avons passé quelques jours en Namibie.
Tous les quatre ensemble,
sur les routes sauvages du sud du pays
Si l’on décide d’y venir pour découvrir de splendides et spectaculaires lieux d’exception, le voyage en Namibie est avant tout le chemin.
Impossible de ressentir l’identité de cette région sans accepter le contrat élémentaire de tout voyageur qui s’y aventure : le road-trip et rien d’autre.
Des centaines de kilomètres à parcourir chaque jour, dans l’immensité de ce pays une fois et demie plus grand que la France, pour trente fois moins d’habitants.
L’une des densités les plus faibles du monde.
Nous roulions depuis dix minutes sur la route interminable qui mène au sud du pays.
Une piste, à vrai dire.
Parfaitement droite, dont on ne parvient pas à distinguer l’horizon.
Tout est vide.
Aucune trace d’humanité nulle part.
La Nature dans tout ce qu’elle a de plus absolu.
De part et d’autre de la route, le désert.
Quelques acacias chargés de gigantesques nids d’oiseaux Tisserins.
Un ciel bleu.
Des nuages comme des morceaux de coton accrochés tout là-haut.
Un grand soleil et une chaude lumière sur le sable.
Silence dans l’habitacle.
Quand tout à coup :
– “Mamaaan ? Quand est-ce qu’on maaange ?”
– “Tancrède. Chéri. On vient de démarrer et on a encore quatre heures de route devant nous. Donc le prochain repas ce sera ce soir, okay ?”
– “CE SOIR !?!?!?!? Mais je comprends pas ! On n’a même pas déjeuné !!!“
Je le réalise subitement :
En fait, nos fils sont des Hobbits.
Ils sont petits.
Avec de grands pieds et de grandes oreilles.
Et ils passent leur journée à (vouloir) bouffer.
Je tente de le raisonner :
– “Bin, tu vois un restaurant quelque part autour de toi, mon fils ?”
Visiblement en panique, il enchaine :
– “Non ! Mais du coup, ça veut dire qu’on va RIEN manger pendant TOUTE LA SEMAINE !?!?!?!?”
Son père, cet âne bâté, en profite pour rajouter une couche à son désespoir :
– “Exactement Tancrède. Comme ça, tu nous couteras moins cher.”
Au bord des larmes, sans savoir si cette affaire tient plus du lard ou du cochon, notre fiston s’est écrié :
– “Alors… Alors… Tu veux que ton fils MOURISSE de faim, c’est ça !?!?!?“
Je décide sagement de reprendre les choses en main.
– “Tancrède, ton père plaisante, okay ? Et on ne dit pas “mourisse”, on dit “meure”. Tiens, prends une pomme.”
(Les cinéphiles auront noté la référence.)
Silence.
– “Chéri, fais gaffe, tu roules trop vite. Tout le monde dit que tu crèves au delà de 80km/heure sur ces routes. ATTENTION LA PIERRE !”
Silence.
– “Papaaa !? Tu m’laisses conduire avec toi siteuplé ? C’est d’la piste, t’as toujours dit que sur la piste on peut.”
– “Oui mais pas là Trystan.”
– “Pourquoi ?”
– “Pass’que.”
Trois minutes passent.
– Et main’nant, on peut conduire avec toi ?”
– “Non.”
– “Pourquoi ?”
– “Pass’que.”
Quatre minutes passent.
– Et main’nant, on peut conduire avec toi ?”
– “Non.”
– “Pourquoi ?”
Avant que leur père n’ouvre la bouche, je décide que la plaisanterie a assez duré.
– “Parce que si l’on croise quelqu’un, ça peut être dangereux, Titi, okay !?”
– “Mais MAMAAAN ! Y’A PERSONNE ICI ! R’GARDE ! TU WOIS UNE WOITURE KEKPART TOI !? Non ! Y’en n’a pas. C’est comme les restaurants. Y’en n’a pas.”
Silence boudeur des Jujus.
Un ange passe.
Je tente de réchauffer l’atmosphère :
– “Mes chéris, j’vous raconte une blague ?!”
Silence.
– “C’est l’histoire d’une p’tite souris et d’un éléphant qui courent dans le désert. Tout d’un coup ils s’arrêtent et la p’tite souris dit : “Rooooo’, t’as vu tout c’qu’on fait comme poussière !?”
Silence.
Bon.
Pas grave.
Du coup j’invective le père :
– “Chéri !! ATTENTION LA PIERRE LÀ, À DROITE !!!”
C’est à cet instant que ma tendre moitié – dont la patience n’est l’une des qualités premières – craque :
– “MAIS BORDEL C’EST QUI QUI CONDUIT ICI !?!?!?!?!”
Réponse collégiale de correction pavlovienne des Jujus :
– “C’EST KIKIIIIII !!!!“
Silence.
– “Mamaaan ?”
– “Quoi Tancrède ?”
– “Tu mets d’la musique ?”
– “Pas possible mon coeur, y’a pas de bluetooth sur cette voiture.”
– “?? Le bloutouffe ? Bon, c’est pas grave. J’VAIS CHANTER.
Ayiyaaaaayiyyayayayayaya carnavaõ !!!!
Ayiyaaaaayiyyayayayayaya carnavaõ !!!!
Ayiyaaaaayiyyayayayayaya carnavaõ…”
Je parviens à reconnaitre la musique du dessin animé Rio.
Le paysage est beau. Mais désespérément plat et sec.
Seul le bruit insolite des criquets géants – présents partout dans ce pays – qui viennent s’écraser régulièrement sur les vitres, brise le doux ronronnement des roues lancées à pleine vitesse sur le sable… Et les grincements de notre fils, visiblement bien parti sur sa lancée.
– “… Rudolfffff ze red nose reindeeeeer ! Had a very shinyyyyy noooooose ! And if ou ever saaaaaw iiiiit…..”
En plein mois d’avril, voilà un air bien rafraichissant, me dis-je intérieurement.
Mais c’en est trop pour son pauvre père :
– “Tancrède, mais TAIS TOI !!!!“
Il est au bord de la crise de nerfs, je le sais, je le sens.
Nous n’avons pas encore croisé une seule voiture depuis que nous roulons.
– Papaaa !? Et main’nant, on peut conduire avec toi ?”
Silence.
Nous roulons depuis des heures.
– ” OUAIIIIIIIN !!! Mamaaan !!! Trystan ‘y m’a tapéééééé !!!”
– “OUI MAIS C’EST LUI KA COMMENCÉ : ‘Y M’A CRIÉ DANS LES YEUX !!!”
Silence.
BAM !!!
On vient de se prendre un nid de poule.
La voiture à volé dans les airs durant quelques seconde.
– “Ouhahahahaha !!!! Ça m’a FAIT DES CHATOUILLES DANS LE GUILI PAPA !!! ENCOOOOORE !!!”
De mon côté, je retiens péniblement un “Putain chéri, tu vas nous faire crever !“
Pour détendre l’ambiance un peu électrique, leur papa tente un :
– “Oh les enfants regardez, on vient de passer dans le désert du Kalahari !”
Yeux ronds de Tancrède.
– “Ah bon !? ‘Y sont tout jaunes les zoizeaux la d’dans ?!”
– “???”
– “KALAHARI Tancrède. Pas CANARI.”
– “Ah.”
Je le sens déçu.
Heureusement, c’est là qu’un Oryx apparait au bord de la piste.
Sauvés.
Brave petits.
Je regarde le paysage.
La terre était blanche tout à l’heure. Elle est ensuite passée par le jaune et l’ocre. Puis le rouge. Elle est maintenant presque violette.
C’est étrange. Je sens mon cerveau qui s’apaise.
Le calme m’envahir.
D’ailleurs les enfants sont enfin silencieux aussi.
Ils regardent par la fenêtre.
C’est curieux, je me sens remplie d’un sentiment ambivalent et paradoxal : tout ce vide nous renvoie à notre infinie petitesse.
L’absence de présence humaine est assez inquiétante.
On s’imagine en panne, seuls, totalement seuls, au bord de la route. A des centaines de kilomètres du premier centre médical.
On reprend conscience de notre insignifiance.
L’instinct grégaire frappe à l’arrière du cerveau. On ressent le besoin de voir d’autres humains, pour briser l’angoisse qui nous rappelle à notre animalité première.
Et en même temps, l’excitation du vide, du silence, de la solitude et de la paix est comme une vague déferlante de liberté.
Le sentiment d’être seul au monde n’est plus celui de l’abandon et du danger potentiel, mais la connection à la nature, à notre Nature, tels les tous premiers hommes. Comme un retour aux sources.
Notre esprit sur-stimulé en permanence par la technologie – absente dans cette partie du monde, qu’il s’agisse du téléphone ou d’internet – est soudainement mis au repos. Vidé des ondes parasites – au sens propre et figuré – qui constituent notre quotidien habituel.
La thérapie par le désert.
Demain, le chapitre 2 de nos aventures Namibiennes : le CAMPING.