Les signes de l’âge

Y’a des matins comme ça…


Ce dimanche avait pourtant très bien commencé. 

Les Jujutrépides nous avaient laissés dormir jusqu’à neuf heures. 
Miracle, s’il en est. 

Leur père s’était levé et avait préparé un petit déjeuner complet. 

Autant dire que les astres étaient alignés ce matin-là. 

Nous étions attablés dans le calme. 
Je tartinais tranquillement mon pain de beurre et de miel, l’esprit encore dans le vague, le nez au dessus de mon thé lorsque Trystan s’est approché de moi. 

J’ai tourné le visage, me demandant d’où venait cet intérêt soudain pour ma personne. 

J’ai alors constaté qu’il était très concentré sur mes cheveux. 
Plus les secondes passaient, plus il se rapprochait dangereusement de ma tête. 

Ce qui devait arriver arriva, mes réflexes étant notoirement insuffisants à cette heure de la journée pour intervenir : il porte sa petite paluche pleine de confiture au dessus de mon oreille gauche, empoignant quelques cheveux au passage. 

– “M’enfin Trystan ! Qu’est-ce qui te prend ? Enlève tes mains, elles sont toutes collantes !”

– “Mais attends maman !”

– “Quoi, attends ?!”

– “J’essaye d’enlever la peinture de tes cheveux.”

– “La peinture ? Quelle peinture ?”

Je me retourne vers ma chère moitié :

– “Chéri, j’ai de la peinture dans les cheveux maintenant ????”

– “Non mon amour, du tout.”

Je me retourne vers mon fils : 

– “Bah alors, Titi, qu’est-ce que tu racontes ?”

– “MAIS SI MAMAN, LÀÀÀÀÀÀÀ ! Papa, r’garde, la peinture blanche !”, le petit index pointant sur ma chevelure.

Je vois alors son père partir dans un fou-rire irrépressible.

Quelques instants de confusion s’écoulent. 

Et la connexion se fait enfin dans mon cerveau embrumé.

Je trouve la force de répondre : 

– “Trystan, c’est pas de la peinture. Maman commence a avoir des cheveux blancs, okay ?”

Y’a des jours, comme ça… 
Où ‘faut juste pas s’lever.

C’est trop dur. 

Ça sert à rien de lutter. 

#JeSuisPasVieilleJeSuisVintage
#PetiteCrevure

Black & White

Le pauvre môme. 

Il s’en pose des questions, tout de même. 


On ne s’en rend pas compte, en tant qu’adulte. 
On n’oublie. 

Mais nos enfants passent leurs journées entières à ingurgiter de nouvelles informations essentielles. 
Du vocabulaire, de la grammaire, parfois dans plusieurs langues, des notions de bio et de physique, voire de chimie, avec le monde qui nous entoure, à la botanique et même aux maths. Et des millions d’autres choses encore.  

C’est extraordinaire comme leur cerveau résiste bien, quand on y réfléchit. 

Mais parfois, ça donne quand même des résultats curieux, des réflexions étranges :

Nous étions en voiture il y a quelques semaines, roulant tranquillement dans les rues du Cap, lorsque Trystan a lancé, du fond de l’habitacle : 

– “Maman, papa, pourquoi est-ce que avant, les arbres ils étaient tout blanc et noir ?”

– “?!?!?”

Silence 

– “Euuuuuh et bien… Chéri. Pas plus qu’ils ne le sont maintenant, les arbres n’ont jamais été blancs ni noirs… Pourquoi tu nous demandes ça, Trystan ?”

– “Bin pass’que. Dans les films d’avant, quand la télé elle a commencé tu m’as ess’pliké, et bin les arbres, les maisons, le ciel, tout était noir ou blanc. Le monde entier, il était tout noir et blanc…”

Petit sourire complice amusé avec le père. 

A cet instant, je pense qu’il va falloir penser à ralentir la cadence sur les Charlie Chaplin et les vieux épisodes de Popeye Le Marin… 
– “Trystan, c’est juste que la caméra qui filmait les endroits, les choses et les gens, ne savait pas mettre la couleur à l’époque. Mais en vrai, dans la vraie vie, les couleurs ont toujours été là, elles.”

Gros moment d’absence et de cogitation intérieure chez notre fiston. 

– “J’vous crois pas. 
Quand c’est vieux, c’est noir et blanc.

Bon. 
Okay.

Toc Toc Toc

En ce moment, 

je tente d’apprendre 

aux Jujutrépides 

à frapper avant d’entrer. 


J’ai bien essayé, deux cent ou trois cent fois, ces quatre dernières années, mais j’y mets récemment un entrain particulier et une application inégalée. 

Ce nouveau chantier concerne en particulier la salle de bain et ma chambre à coucher. 

J’étais l’autre jour en train de me démaquiller au dessus du lavabo, la porte rabattue vers le cadre, mais pas fermée. 

J’entends le bruit des pas précipités de Tancrède, bien ancrés dans le sol, plus lourds et moins sautillants que ceux de son jumeau.


– “Mamaaaaaaaaaan !!!!!”


Baaaam.


Il vient de foncer dans la porte, qui naturellement s’est écrasée contre le mur, avant de lui revenir en pleine face. 


– “Ouiiiinnnnnnnnnn !!! Maman, la porte elle m’a cassé l’neeeeeez !”


Frottant mon oeil gauche avec le coton, j’ai répondu sans sourciller : 


– “Ah oui ? Ça t’apprendra à te comporter poliment et à toquer à la porte au lieu de te ruer comme un malpropre dans ma salle de bain sans demander l’autorisation. Ça fait deux millions de fois que je te le demande, chéri.”


Vexé et reniflant, le nez bien rouge de la torgnole divine qu’il vient de recevoir – le karma, dans notre famille, je sais pas pourquoi, mais il pardonne pas – je le vois qui ressort de la pièce en fermant la porte derrière lui.


J’en profite pour m’élancer à la vitesse de l’éclair vers la serrure, avant de tourner la clef. 

J’ai envie d’avoir la paix. 

Je passe à l’oeil droit. 


“Toc. Toc. Toc.”


Je souris intérieurement. 


– “Ouiiiii ?”

– “C’est Tancrède… J’peux entrer ?


– “Non, je suis occupée chéri. Repasse plus tard.”


– “Nan mais j’veux t’parler.


– “Nan, mais pas maintenant.”


– “Mais MAMAN ! Pourquoi t’as FERMÉ la porte !


– “Parce que je veux être tranquille deux minutes. Là.”


Silence. 
Je tends l’oreille. 
Plus rien.
Enfin
Il a déguerpi. 

Un bon quart d’heure plus tard, je décide de sortir à mon tour de mon havre de paix. 
En ouvrant la porte, je manque de débucher sur mon fiston qui s’était laissé glissé silencieusement au pied de la porte et m’y attendait visiblement depuis dix bonnes minutes.

J’ai du mal à réprimer un sourire. 

Je croise alors ses yeux, furibonds. 

– “MAMAN. Tu t’es FICHUE de moi. 
Et c’est pas gentil. Du tout.”

Oui… 
Bon… 

#LePrixDeLaTranquilité

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Les mots d’amour gémellaire

N’en n’ayant pas eu,

j’ai du mal à comprendre
ce que cela recouvre.


Je veux dire, d’avoir des frères et soeurs.

J’ai bien des amies qui, sans partager mon sang, sont des soeurs dans mon coeur.

Mais je me suis toujours demandé comment ce serait d’en avoir des “vraies”. 
Ce qu’on ressent, comment on les voit. 
Ce que ça fait d’avoir toujours connu sa meilleure copine auprès de soi, finalement. 
Ou pas. 

Pour cette raison, je suis probablement particulièrement attentive à la relation qu’entretiennent nos Jujutrépides. 

Mais avec du recul, je ne suis pas sûre que celle-ci soit tout à fait représentative de la fraternité habituelle. 

Nous étions à la maison en cette saison froide et parfois pluvieuse à Cape Town. 
Je venais de m’éclipser de leur chambre où j’avais passé une bonne heure à construire une maison-étable en lego. 

Mes mains à peine posées sur mon clavier, j’entends des cris venant de leur tanière. 
J’attends un peu, espérant secrètement qu’ils réussissent à surmonter leur malentendu. 

Mais les cris allant en s’intensifiant, j’ai donc lâché mon ordinateur, bien décidée à faire régner le calme et la justice dans leur espace. 
(Oui, je sais…)

En entrant dans la pièce, le son m’est parvenu encore plus clairement : 

– “TRYSTAN TU M’ENERVES, C’EST INSUPPORTABLE !”

– “C’EST TOI K’ES IMPOSSIBLE TANCRÈDE ! Z’EN AI TELLEMENT MARRE D’ÊTRE TON FRÈRE !!

– “C’est méchant d’dire ça, Trystan.”

– “Ouais… Bin… Même… Toi non plus t’es pas gentil avec MOÂ !”

Malgré l’apparente descente en pression sonore de la pièce, je reconnais chez Tancrède les prémices de la colère sur le point d’exploser : les joues rouges, le nez froncé, la babine supérieure relevée (comme les guépards, un peu.)

– “MOI CHUI’ HYPER GENTIL AVEC TOI ! MAIS PUISQUE C’EST COMME ÇA.. Et bin… Et bin… J’VOUDRAIS MOURIR, COMME CA TU S’RAIS MALHEUREUX KE J’SOIS MORT !!!

J’ai mis quelque instants à réaliser la portée de sa phrase. 

Et plusieurs heures à me remettre de l’horreur que j’avais entendue… 

J’en suis arrivée, en fin d’après-midi, au sentiment que les pires insultes gémellaires étaient d’un bon niveau.
Comparé à ce que je connaissais des autres familles, s’entend. 

#LintensitéGémellaire
#ToutX2
#ÇaRigolePasChezLesJujus

Le Blues du dimanche soir

Je conduisais sur le chemin 

vers Cape Town l’autre fois,
de retour de week-end, 

et je me faisais cette reflexion.


Depuis que je n’habite plus à Paris, je n’ai plus le blues du dimanche soir. 

J’ai même la pêche du lundi matin. 

Certains ne manqueront pas de me rappeler que j’ai maintenant l’immense privilège de travailler de chez moi, à mon rythme, en aimant désormais le contenu de mon nouveau gagne-pain. 

Evidement. 

Mais ça n’était pas le cas lorsque nous habitions à Mexico et que j’avais déjà la chance d’avoir changé d’orientation professionnelle et d’être soutenue financièrement par ma tendre moitié.

Une partie de ce bonheur découle du fait que je suis désormais heureuse de rentrer chez moi.

Preuve que l’environnement dans lequel nous vivons joue un rôle essentiel à notre bien-être. 
La question de la qualité de vie, que l’on a tendance à reléguer au second plan… 
Au moins jusqu’à ce qu’on ait des enfants. 
Avec le temps qui passe, elle devient essentielle. 
Car on réalise qu’elle est finalement à la base de toute chose. 
Et que quitte à ne pas toujours se sentir parfaitement heureux, autant l’être au soleil et dans un endroit sympa !

Parce que vivre au soleil, ça rend joyeux. 

Car habiter dans un bel endroit, propre et maintenu, ça entretient le goût du beau. 

Puisqu’à respirer librement, entouré d’eau, vivre au pied d’une montagne millénaire et sauvage, en plein dans la ville, la connexion à la Nature – si souvent perdue dans les environnements urbains – est restaurée et même renforcée. 

Parce qu’observer des pintades tourner autour d’un rond point, des mangoustes et des oies égyptiennes marcher tranquillement sur le trottoir, les baleines et leur petit jet en V, en bas de la maison, ou des flamants roses traverser l’autoroute, ça maintient la surprise et l’esprit d’émerveillement en alerte. 
Car lorsqu’on est à l’hosto avec les mômes pour la 7ème fois dans le mois, que l’on regarde par la fenêtre… En voyant l’océan… On est tout de suite moins malade et fatigué. 

Quand on vient à s’engueuler et qu’on a envie d’imprimer direct les formulaires de divorce – ou mieux – de scier les freins de sa bagnole, et bien, ici, on va marcher sur la plage, à la place. Prendre un bol d’air frais pour irriguer ses neurones et refroidir son cerveau reptilien en état de surchauffe. 

Et toutes ces fois où l’on se sent un peu seul ou un peu trop loin, et qu’on va prendre un café en regardant la mer…

Tout ça, ça change tout. 

Evidemment, on ne peut pas tous travailler là où on le voudrait… 
On n’a pas tous l’envie ni la chance de pouvoir partir. 

Mais comme il passe rarement une journée sans que l’on me demande si je ne regrette pas d’avoir quitté la France, ou à contrario, si la vie en Afrique du Sud n’est pas trop pénible… J’avais juste envie d’apporter cette petite précision. 

Et dire MERCI. 

Dans l’absolu. 

Juste comme ça. 

Pokemania

Au début c’est irritant. 

Mais, en fait, ça a ses avantages. 


Si, si. 

Laissez-moi vous en parler :

Je fais référence à la “nouvelle” folie des Pokémons. 

Rien de très nouveau, vous me direz, puisque ces machins sévissent dans les écoles depuis plus de 20 ans maintenant. 

Il existe 800 types de bestioles, depuis le temps, de cartes Poket-Monsters – POKE-MON, vous suivez ? – dont l’objectif est de se faire collectionner par les enfants. 
Ceux-ci peuvent ensuite se les échanger jusqu’à plus soif, le but étant de construire la plus grande et large panoplie possible. 
Il existe également, pour les plus grands, des films, des jeux vidéos et de réalité augmentée, sans compter les millions de figurines, tous de la même franchise, naturellement.  
Pour information, nous en sommes actuellement à la septième vague, d’inspiration hawaïenne, semble-t-il, qui fait fureur depuis la fin d’année passée. 

Les Jujutrépides ont succombé très récemment. 
A quelques jours de la fin des classes. 
C’est moche. 
Mais enfin. 
BREF. 

Pour revenir au sujet du jour : à première vue, le parent peut se trouver désarçonné par ces cartes étranges. 

En effet, c‘est moche. 
C’est pas poétique. 
Y’en a qui font presque peur. 
C’est affreusement kitch. 
C’est pas bon pour la planète, tout ce papier. 

MAIS, à bien y regarder, les avantages sont nombreux : 

1. La lecture
Fascinés par ces immondes créatures, les mômes se donnent beaucoup de mal pour réussir à déchiffrer leurs noms. 
Voici donc un excellent support d’entrainement à la lecture pour l’été.

2. Le calcul
Chacun de ces machins, si j’ai bien compris, dispose d’un degré de puissance différent, indiqué par des chiffres. 
Voilà donc l’autre excellent moyen de réviser les nombres et les ordres de grandeurs. 

3. La négociation
Les petits traffics auxquels les gamins s’adonnent dans la cour de récrée permettent indubitablement d’apprendre les bases de la négociation et de l’échange.
Sans compter le travail au corps dont ils font preuve pour obtenir de leurs parents qu’ils les approvisionnent initialement.

4. La gestion des conflits
Qui dit négo’, dit bien évidement désaccords, contestations et parfois même conflits. Tous les échanges ayant la plupart du temps lieu en dehors de la supervision parentale ou pédagogique, personne d’autre que les protagonistes ne peut trancher en cas de litige. 
Au bout d’un certain temps, la castagne physique n’apportant aucune solution tangible au problème, les lardons finissent par utiliser leurs cerveaux et se mettre d’accord, à l’amiable. 
#DuContratSocial
#Léviathan
#BackToBasics

5. Le soutien éducatif 
Bien utilisés, ces bidules peuvent aisément servir de bâton et de carotte. 
D’outil pédagogique de l’autorité parentale, si vous préférez. 
Une connerie : une carte rendue au parent. 
Une bonne action : une carte offerte. 
Le Bon Point moderne, en quelque sorte. 

Voilà, voilà. 

C’est un peu comme le camping ou la varicelle

Au départ on trouve ça horrible. 
Mais en fait, on peut réussir à y trouver son compte. 

La langue des instit’s

Avec le temps et l’expérience, 

j’ai beaucoup appris. 


En terme de langage de profs.

Je veux dire, pas seulement concernant le jargon de l’Education Nationale. 

Mais aussi du point de vue de la langue d’instit’. 

Oui, parce que les maitres et les maitresses, en fait, quand ils parlent aux parents, ils parlent une langue spéciale. 
J’ai mis du temps à la décoder. 
C’est qu’elle est subtile, voyez-vous. 

Je vous explique : 

Ils ne vont pas nous dire : 
“Votre fils, franchement les gars, il est juste intenable”. 
Ça nous ferait de la peine. 
Comme les profs, généralement, ils ont plutôt bon fond – ils ne pourraient pas faire leur job sinon – et bien, ils prennent des pincettes pour nous parler. 
A la place, ils disent donc : 
“Il est trop mignon votre fils, mais quelle énergie, n’est-ce pas !”

Pareil, quand les géniteurs débarquent à moitié paralysés d’angoisse à la réunion de fin d’année, morts de trouille à l’idée que leur môme redouble, les instits’ ne vont pas leur dire la vérité. 
Genre : 
“Votre fils il est un peu crétin. Mais si on se démerde bien, avec le temps, on devrait arriver à lui apprendre à lire et compter. C’est l’essentiel, si vous y réfléchissez vraiment.”
Ils vont gentiment dire : 
“Ne vous inquiétez pas, il avance à-son-rythme, tout ira bien.”

Quand votre lardon a encore raconté n’importe quoi et que le soir, au lieu de nous dire : 
“Non mais votre fils, il a vraiment un problème de mythomanie, les amis. ‘Va falloir sérieusement songer à consulter, hein…” 
A la place, la maitresse essaye désespérément de jeter un coup d’oeil discret à votre ventre, pour savoir si elle doit – ou non – lancer le : 
“Félicitations pour le 3ème !?”

En vrai, les enseignants, votre gosse, ils n’en peuvent plus. 
Il est complètement déconcentré, il fout un bordel innommable dans la classe, il emmerde les autres enfants et il empêche la pauvre maitresse de dérouler son cours normalement, comme elle le souhaiterait et l’avait préparé. 
Elle a juste envie de lui en retourner une, certains jours.
Mais au lieu de vous dire : 
“Bordel, y’a quelqu’un qui l’élève, ce gosse chez lui ou quoi ?!”, tout en plaçant discrètement un éthylotest devant votre bouche. 
Elle vous indiquera subtilement : 
“Tout va bien en ce moment, à la maison ? j’ai l’impression que votre fils aurait besoin d’un peu plus d’autorité.”

En fait, soyons honnêtes…
Les profs… C’est eux qu’on devrait envoyer, pour négocier les prises d’otages et les accords internationaux. 


Dur dur d’être un p’tit expat’ – Chapitre 2

C’est dingue comme les enfants 

ne réagissent pas du tout aux mêmes choses 

que les adultes. 


Comme il est difficile, en tant que parent, de prédire quelle situation aura un impact émotionnel – ou non – sur notre progéniture. 

Il y a quelques semaines, Tancrède était revenu de l’école, le visage fermé. 


– “Bah alors mon coeur, tu as l’air un peu triste. Qu’est-ce qui t’arrive ?”


– “Rien.”


– “?!?”


– “Okay… Chui triste.”


– “… Je peux t’aider ?”


– “Non.”


– “?!?”


– “Okay… C’est Gonzalito…”


– “Ton copain Gonzalo ? Vous vous êtes battus ?!”


– “Non, pas du tout… Y’ s’en va.”


– “Mais c’est normal ça, mon amour, ce sont les grandes vacances !”


– “Naaan… Y’ s’en va POUR TOUJOURS. Y’ va s’installer en Australie mn’ant…”


Merde. 


On avait eu de la chance jusque là, aucun de ses bons potes depuis que nous vivons au Cap, n’avait encore quitté l’école… Cela devait arriver un jour.


– “Oh mon coeur… je suis désolée…”


– “Bah oui… C’était mon copain d’la cour de récrée.”


– “Je vois… Mais tu sais, si tu veux, vous pouvez rester copains. Je pourrais écrire à sa maman…”

 J’ai failli rajouter : et un jour tu le retrouveras sur Facebook. 
Mais je me suis abstenue. 

– “Oui, je sais… Mais c’est pas pareil… C’est juste ki’ va me manquer…”


Pauvre amour. 

Comme je le comprends…C’est l’histoire de ma vie… 
Mais quoi lui dire… 
Au fond de moi je sais bien, pour l’avoir vécu tant de fois, qu’il n’existe pas de médicament pour ce chagrin. 
Alors je l’ai pris dans mes bras en silence. 

Tout en le câlinant, l’idée m’est venue : 


– “… Tu veux qu’on lui offre un p’tit cadeau avant de partir ?” 


– “Ah… Oui maman, c’est une bonne idée. Mais quoi ?…”

– “Bin… Je sais pas. Un truc qu’il aime bien ?”

Silence.

– “NOOOOOON, maman ! JE SAIS !!!

Subitement, la gaité est revenue sur son visage, il sourit, ses épaules se sont détendues, tout semble oublié. Il me crie alors joyeusement au visage : 

– “J’vais lui donner un truc qui lui rappellera MOI ! Un truc qu’on aimait bien faire ensemble !”

– “Quelle bonne idée chéri ! Quoi par exemple ?”

– “VOILÀ : je vais lui donner un CAILLOU !! Un gros !”

– “?!?!?!? Un caillou ? Mais… Mais pourquoi donc ?!”

– “PASS’QUE ! Il m’en faisait toujours tomber sur le pied, ça me faisait mal, et après on rigolait beaucoup !”

 – “?!?!?!?!?”

– “Comme ça, en voyant la pierre, il pensera à moi, tu vois ?!”

 – “?!?!?!?!?…”

Comprendre comment fonctionne le cerveau des enfants…
Cette entreprise vouée à l’échec.

3X2 = 1 ?

La semaine passée, 

j’avais organisé pour les Jujutrépides 

un après-midi de copains.


Ils avaient choisi d’inviter leurs amoureuses, qui, étant elles aussi jumelles, sont chacune venues avec leurs soeurs.

Je me suis donc retrouvée à la maison, pour mon plus grand bonheur, responsable de trois paires de jumeaux monozygotes.

Naaaan…
Mais si.
Les parents de Jujus, on n’a pas beaucoup de mérite. 
C’est une question d’entrainement.

Après avoir dévoré leurs quatre-heures, joué aux petites voitures et autres dinosaures, ils ont demandé de concert à regarder un film.

– “Ouaiiiiis maman !!! On veut voir GOLDORAAAAAK !”

Hurlements collégiaux féminins

– “Noooooon, c’est un truc de garçons çaaaaaa !!!!”

La paire de gauche :

– “NOUS ON VEUT BATMAN !”

Je tombe des nues.

– “?!? Mais ?! Les filles… Votre papa et votre maman… Ils sont d’accord pour vous laisser regarder ça ?”

– “Ouiiiiiii ! CA FAIT MEME PAS PEUR, FASS’ON !!!”

– “Euh oui, m’enfin quand même…”

Intervention de la troisième paire :

– “NOOOON POM ! Nous on veut regarder Zootropolis !!”

Hurlements collégiaux masculins :

– “Noooooon, c’est un truc de filles çaaaaaa !!!!”

L’impasse. 
Je décide donc de prendre les devants :

– “OOOOOOOOH. Silence les mômes !

Je découvre avec émerveillement que cette petite mise au point sonore a eu au moins le mérite de réduire au silence les deux paires féminines…

Les six gamins se regardent en silence, les uns après les autres.
Chaque couple de jumeaux semble ensuite se concerter dans un charabia global que j’ai du mal à suivre. 
Dernier échange de groupe, dans le calme. 

Puis tout à coup, l’une des petites prend la parole :

– “Bon. Pom, on a décidé. 
On va jouer aux lego, plutôt.”

– “??????”

Ou la gestion des conflits, version gémellaire. 

Tout le monde la boucle

Ces derniers temps,

Le gros point d’achoppement,

avec les Jujutrépides, 

c’est le port de la ceinture de sécurité. 


Jusque là, cela n’avait jamais été un problème, habitués qu’ils ont été dès leur plus tendre enfance de nomades aux sièges-auto. 

Mais depuis quelques semaines, c’est la chienlit. 


Impossible de la leur faire mettre. 


Quand je les ceinture moi-même, ils la détachent dans les cinq minutes après le démarrage, en silence, me mettant dans la pénible situation où je ne suis jamais certaine qu’ils soient toujours protégés. 


Lassée de ce petit jeu insupportable, j’ai mes p’tits nerfs qui ont lâché l’autre matin, sur le chemin de l’école. 


Après leur avoir demandé une énième fois, sans effet, de bien vouloir remettre leur ceinture, j’ai décidé de prendre les petits taurillons par leurs bébé-cornes :


– “Trystan, Tancrède. C’est la DERNIÈRE FOIS.”


Devant les ricanements de provocation émanant de l’arrière du véhicule, je l’ai fait. 


J’ai PILÉ, au milieu d’une ruelle vide. 


Naturellement, mes deux crapules se sont retrouvées projetées dans les sièges avant. 


Quand on y pense… Je roulais à moins de 10 km/heure…

Retour immédiat de Tancrède dans son siège, penaud, visiblement sensible à ma démonstration musclée, et dont la ceinture s’est retrouvée bouclée dans les dix secondes. 


Réaction outrée de Trystan, qui se met à hurler, à peine relevé : 


– “AAAAAwouuuuuw ! MAIS MAMAAAAAN ! TU M’AS FAIT MAAAAL ! POURQUOI T’AS FAIT ÇA !?” 


De colère contenue, je reste muette. 

Instinctivement, son frère s’est penché vers lui, très calme, pédagogue et bienveillant, comme lorsqu’il décide d’expliquer quelque chose à son jumeau : 

– “M’enfin Trystan. 
T’as bien vu qu’maman elle en a marre de nous. Elle a fait ça pour nous faire comprendre.
Tu veux pas vivre ? Tu veux pas devn’ir grand ? Avoir une chérie qui t’aime, toute-jolie-avec-ses-habits-de-ballet-et-toi-t’es-son-prince, et vous êtes heureux ? 
Tu veux perdre un oeil comme le monsieur qui vend nos poissons ?
Tu veux t’casser un os !? 
Toi tu sais pas, mais moi J’SAIS : r’garde mon doigt, ss’ui qut’a cassé l’aut’ jour, y’a toujours pas d’ongue’ dessus… Ça fait HYPER MAL de casser ses os.”

Dans l’habitacle soudain silencieux, j’entends les clics caractéristiques des ceintures, venant de l’arrière droit, où mon fils récalcitrant est assis. 

Une fois de plus, je réalise, en tant que parent, l’importance de l’expérience sur le raisonnement… Et de disposer d’un juju-frangin traducteur. 

#ToutLeMondeLaBoucle