C’est tout nouveau,
ça vient de sortir.
Samedi midi, nous étions tous en voiture, en direction du restaurant.
– “Mamaaaaan ?!”
– “Oui, Tancrèèèèède ?!”
– “T’as vu les ch’vals là, comme y’ sont beaux !?”
– “Les CHEVAUX Tancrède. Pluriel. Oui ils sont très beaux.”
– “‘Maaan’, j’ai bien réfléchi, j’veux apprendre à faire du ch’val.”
Intervention immédiate du frangin :
– “Moi aussi, moi aussi, moi aussi, moi aussi !”
Silence.
Je vois déjà un nouvel après-midi libre de ma semaine partir en fumée.
Les allers-retours.
L’équipement.
Toussa.
Du coup, je fais celle qui n’a pas entendu.
Mais Tancrède revient à la charge, de sa petite voix très posée, celle des jours où il veut me faire comprendre que sa demande est sérieuse.
– “Maman, j’voudrais vraiment apprendre à faire du cheval. On peut aller voir là, r’garde, c’est ici… Et d’mander. Si’teuplé ?”
A cet instant, malgré moi, j’ai la peau de mon dos qui se hérisse.
Ma colonne vertébrale qui me fait mal.
Le coeur qui bat un peu plus vite.
Je sens mon visage qui se ferme.
J’ai peur.
Une sorte de panique-intérieure. Mais calme.
Très difficile à décrire.
Mon corps qui dit non, un non catégorique, mais mon coeur qui dit “oui ! Vas-y ! C’est fabuleux !”, et le cerveau qui garde son sang-froid, entre les deux.
Me reviennent en tête mon enfance et mon adolescence, pratiquement passées assise sur un canasson.
Le bonheur, l’excitation, le sentiment de dépassement de soi, la liberté, la fierté, la connivence et tout cet amour pour l’animal. Mon meilleur ami. Ce qui passait dans ses yeux. Dans les miens. La communication silencieuse. La confiance. En soi et en l’autre.
Et puis l’accident.
Celui qui a changé le cours de mon existence.
Celui qui a failli me laisser en chaise roulante.
La douleur. La tristesse, la frustration immense et insupportable de savoir qu’on ne pourra plus jamais remonter car le corps ne pourrait pas supporter.
La coupure, nette, d’avec le monde équestre. Du jour au lendemain.
Car la peine est trop grande, de retourner les voir, sans pouvoir remonter…
La coupure, nette, d’avec le monde équestre. Du jour au lendemain.
Car la peine est trop grande, de retourner les voir, sans pouvoir remonter…
Je regarde mon petit garçon.
Tout cela me revient en pleine face.
Tout se mélange.
Lui, moi.
Le passé et le futur.
Pourquoi et comment lui refuser ce qui m’a rendue si heureuse et m’a tant apporté durant toutes ces années ?
Mais l’angoisse est là.
L’imaginer un jour le nez cassé, en sang, comme tous les cavaliers dignes de ce nom.
Se projeter avec son enfant, là, parterre, inconscient, immobile…
C’est impossible.
C’est contraire à ma mission première, essentielle : celle qui dit que je dois le protéger.
Alors, je fais ce que je sais faire en ce genre de circonstances :
Je gagne du temps, en freinant… Des quatre fers.
– “Ok Tancrède… On va voir, d’accord ? On va… Faire une balade et si ça te plait… On en refera encore dans les semaines qui viennent. Et si vraiment tu veux, on… Réfléchira pour commencer… les leçons… S’ils acceptent les enfants de ton âge. Et si c’est pas trop cher. Et s’ils traitent bien leurs chevaux dans ce club. Sinon on en cherchera un autre. Et…”
Je vois le visage de leur père qui s’est tourné vers moi.
Il fronce les sourcils d’un air interrogatif, un peu agacé.
Je crois que je vais le laisser prendre la main.
Et penser à autre chose.
